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Jeunes accros au Viagra en Argentine

publié le 4 mars 2010 à 01:43 par Frédéric Six   [ mis à jour : 20 avr. 2010 à 00:21 ]

Le long du canal Beagle en Argentine. Photo : Marilafrenchy
3 mars 10 - Un jeune Argentin sur trois prend du Viagra avant d’avoir une relation sexuelle. Les exigences d’une société où la performance est de mise sont à l’origine d’une nouvelle dépendance psychologique.

Pierre Bratschi/InfoSud - Peur de ne pas « être à la hauteur », crainte de ne pas « assurer »… Un tiers des Argentins de 17 à 25 ans ingurgite du Viagra avant de terminer la nuit avec leur conquête d’un soir ou leur petite amie d‘une saison. L’été est chaud en Argentine, la grande majorité de la jeunesse du pays se retrouve à la plage le jour et à la discothèque la nuit où la « drague » bat son plein. La soirée commence en général avec une bonne dose d’alcool, se poursuit avec de l’ecstasy et s’achève avec une pilule de Viagra si la soirée peut se terminer au lit.

La pilule bleue est la nouvelle béquille miracle pour des jeunes confrontés à une société aux exigences de performances toujours plus élevées. « Alors qu’ils sont dans l’âge d’or de leur capacités sexuelles, les jeunes Argentins ont de plus en plus recours au Viagra tant leur insécurité face au besoin d’être les meilleures est angoissante », explique Leon Roberto Gindin professeur de sexologie, et d’ajouter : « ils sont en général jeunes, sains et beaux, éduqués et sans problèmes économiques, bref, des jeunes qui ont tout pour réussir mais qui ont déjà la peur au ventre ».

Dépendance psychologique

Le Viagra est la nouvelle mine d’or des barmen des discothèques. Si la pilule coûte environ deux francs sous ordonnance, son cours grimpe avec les heures de la nuit et peut atteindre entre dix et quinze francs juste avant la fermeture de l’établissement. Succès garanti ? Pas si sûr. « J’en ai pris pour essayer et je me suis senti tout puissant. Mais quand ma petite amie m’a demandé de continuer à en prendre, j’ai alors eu le sentiment d’avoir perdu », déclare Mauro 23 ans. Quant à Daniel, 24 ans, il est également dubitatif : « j’ai eu trois expériences. Soûl, il ne m’a rien fait, la deuxième fois c’était génial et la troisième j’ai eu mal à la poitrine, j’en ai plus repris ».

Les effets secondaires de la petite pilule bleue ne sont effectivement pas toujours anodins : Céphalées, baisse de la pression artérielle, obstruction nasale ou encore bouffée de chaleur. Les spécialistes assurent cependant que la prise de Viagra par des personnes saines et sans problème cardio-vasculaire ne pose pas de problème. Alors pourquoi cette inquiétude face au phénomène chez les jeunes ? « Je reçois toujours plus de jeunes qui se plaignent de ne pouvoir s’en passer », explique Adrian Sapatti, psychiatre et sexologue à Buenos Aires. « Pour eux, le sexe est devenu une épreuve, pour laquelle ils se fixent des objectifs à atteindre, comme le nombre d’orgasmes que doit ressentir la partenaire ou la durée de l‘acte sexuel. La peur de ne pas y arriver leur provoque des angoisses qui bloquent le désir sexuel et qu’ils combattent à coup de Viagra. Le cercle vicieux s’installe alors et avec lui la dépendance psychologique », conclut le spécialiste.

Marché très lucratif

Les filles ne sont pas épargnées par le phénomène. Souvent, après une expérience réussie, elles demandent à leur partenaire de poursuivre la prise du Viagra. Une sexologue de la capitale raconte qu’une jeune fille de 24 ans lui avouait qu’avant de faire l’amour elle prenait une pilule de Viagra entre ses dents pour la donner à son petit ami d’un soir. Une autre de ses patientes, beaucoup plus crue, lui confiait « au moins avec du Viagra, je n’ai pas besoin de l’exciter pendant une heure ».

Si la prise de la pilule bleue est une mode, beaucoup ont intérêt à ce qu’elle devienne une habitude. Le marché du Viagra est en effet très lucratif puisqu’il est devenu en moins de cinq ans le médicament le plus copié pour constituer le plus gros marché noir de la planète. En Argentine, 12 à 15% des pilules qui circulent sont illégitimes, assure le directeur de l’école de pharmacie de l’université de Buenos Aires. « C’est un marché gigantesque qui arrive tout droit dans les discos via Internet où personne ne demande ni ordonnance ni check-up médical », ajoute le pharmacologue. Au risque de dépendance psychologique, s’ajoute celui, peut-être plus grand, d’ingérer un médicament dont la provenance est douteuse et l’innocuité loin d’être garantie.

http://www.droitshumains-geneve.info/spip.php?article7486